Pourquoi avez-vous tenu à dire « Je suis chrétien » après l’attentat du 29 octobre ?
Ce qui s’est passé jeudi dernier est inacceptable. Comme porteurs de
foi, nous prêchons la vie, et non la mort. Quand j’ai appris la
nouvelle, je n’en ai pas cru mes oreilles. Puis, lorsque l’identité du
terroriste a été donnée, je me suis exclamé : « Dieu merci, il n’est pas de Nice !
» En ce Jeudi noir, je me suis alors senti vraiment frère de foi des
chrétiens. Ces trois personnes sont mortes alors qu’elles priaient Dieu !
Je suis sûr que leurs âmes sont montées vers le Seigneur. Il fallait
oublier sur le moment toutes les différences de foi et de doctrine. J’ai
donc eu cette parole, comme croyant et comme imam, pour offrir aux
chrétiens ce sentiment de foi. En tant que musulman, adorateur du Dieu
unique, je suis déjà un partisan de Jésus !
Les chrétiens confessent que Jésus-Christ est le Fils de Dieu. Qui est Jésus pour vous ?
Pour nous, Jésus est un noble des nobles prophètes ! Il est un miracle par sa création (l’islam professe la conception virginale de Jésus, mais pas sa divinité, n.d.l.r),
et par son message de paix et de compassion. Nous vénérons également sa
mère, la sainte Marie. A mon niveau de spiritualité, je me considère
comme apôtre de Jésus. Nous l’aimons, et Marie aussi ! Or, celui qui ne
croit pas en Jésus, et qui rejettent ceux qui y croient se met hors de
l’islam. Nous lisons dans la sourate Al-Baqarah, dite « La Vache » du
Coran, au verset 285 : « Le Messager a cru en ce qu’on a fait
descendre vers lui venant de son Seigneur, et aussi les croyants tous
ont cru en Allah, en Ses anges, en Ses livres et en Ses messagers; (en
disant): “Nous ne faisons aucune distinction entre Ses messagers”. »
Les musulmans ne doivent donc pas dissocier les prophètes annonciateurs
d’Allah. L’attaque d’une église et le meurtre de chrétiens, c’est un
blasphème contre Jésus et Marie, et contre Dieu ! Seul Dieu a le droit
de prendre la vie. Qui es-tu, pour prendre la vie d’un autre ?
Comment manifestez-vous votre solidarité avec les chrétiens de Nice ?
L’autre soir, j’ai pu prier devant la basilique avec Gil Florini, un
prêtre très connu à Nice. Depuis des années, nous travaillons avec les
Juifs et les chrétiens, au sein d’Alpes-Maritimes Fraternité, une
instance municipale crée en 2007 qui regroupe les cultes présents dans
la ville de Nice et dans le département. Nous sommes en train de
préparer un hommage commun avec l’évêque, André Marceau, et avec les
Juifs. J’espère que cela se fera en début de semaine prochaine, car il
faut faire bloc ! Il faut rendre au mal par le bien. Le sang qui a coulé
à la basilique ne doit pas être vain. Je le dis : c’est un pacte de
sang qui me lie avec la basilique. J’attends à présent que les
intellectuels de France se lèvent pour nous aider à déconstruire toute
forme de haine : où sont les Molière, les Victor Hugo ? Nous ne pouvons
répondre à la haine que par la force de l’union.
Quels sont vos sentiments au sujet des caricatures de Mahomet ?
Depuis le premier jour, lorsque ces dessins ont été publiés par les
Danois, je pense qu'on ne peut que respecter les caricatures, dans le
sens de la liberté d'expression et de l'ouverture d'esprit. Mais je
pense que l'approche du président Jacques Chirac, à l'époque, était
juste : la liberté d'expression doit respecter l'intime conviction des
personnes, pour ne pas heurter et construire la fraternité. Il y a une
limite à tout. Honnêtement, est-ce qu'il y a un seul de ces dessins qui
valait la vie de Samuel Paty ? Non. Le dessinateur devrait se poser des
questions... Si je devais résumer, je dirais oui à la caricature, mais
non au blasphème !
Quelle différence faites-vous entre caricature et blasphème ?
Le blasphème, c'est se moquer de tout ce qui touche à la croyance
profonde. De Dieu, de Mahomet, de Jésus, de Noé même... Mais dessiner
avec humour des barbus, des voilées, des porteurs de croix et de kippas,
cela ne me gêne pas.
Le sang qui a coulé à la basilique ne doit pas être vain.
Ce soir, Emmanuel Macron s'est exprimé sur la chaîne qatarie
Al-Jazeera, pour répondre à la colère antifrançaise qui s'exprime dans
les pays musulmans au sujet des caricatures. Que pensez-vous de cette
situation ?
J'apprécie sa manière de faire: il s'est adressé aux peuples arabes,
sans passer par leurs gouvernements, tout en restant ferme sur ses
principes. Je suis d'origine algérienne, mais mon pays, aujourd'hui,
c'est la France. Les Marocains, Algériens et Tunisiens aiment la France :
si la frontière s'ouvrait, ils viendraient tous ici ! Ils ne vont pas
lui faire la guerre pour ces histoires de caricatures. Les pays arabes
sont trop dans les sentiments, il faut garder son sang-froid. Il faudra
du temps et des actes pour que les choses s'apaisent. Nous sommes
ensemble dans le même bateau, il ne faut pas revivre les guerres de
religion.
Les auteurs des attentats se réclament de l’islam. Comment contester leur discours sur le plan théologique ?
Pour moi, à partir du moment où des individus commettent ces actes,
ils n’ont aucun lien avec aucune religion. C’est pareil pour le
catholique qui a assassiné des musulmans en prière dans une mosquée, en
Nouvelle-Zélande (*). L’islam n’a jamais appelé à tuer qui que ce soit.
Quand le calife Omar ibn al-Khattâb a conquis Jérusalem, en 637, il a
refusé l’invitation faite par les chrétiens de prier au Saint-Sépulcre,
pour ne pas que l’église soit ensuite transformée en mosquée. Les
musulmans doivent connaître leur histoire ! Que les choses soient
claires : les 80 000 musulmans habitant les Alpes-Maritimes sont
imprégnés par des valeurs de paix, et par le sentiment d’être citoyens
français. Il ne faut pas qu’une brebis galeuse casse tout l’édifice.
A Nice, une centaine de jeunes ont rallié les rangs de l’État
islamique ces dernières années. Quel discours tenez-vous dans la
communauté musulmane pour prévenir ces départs ?
J’ai déjà dénoncé des jeunes perturbateurs qui étaient tentés de
partir en Syrie. Je dis aux Français musulmans qu’ils sont Français, ils
n’ont rien à voir avec la Syrie ! Comme Français, notre seule position
est celle de la France. Nous n’avons pas à participer à un conflit
étranger. Je rappelle aux musulmans le verset 195 de la sourate « La
Vache » : « Et dépensez (vos biens) dans le chemin d’Allah
(donnez-donc aux autres). Et ne vous jetez pas par vos propres mains
dans le danger ! Et devenez le meilleur ! Certes Allah aime les
bienfaisants. » Théologiquement, le musulman doit d’abord être
utile à soi-même et à la société à laquelle il appartient. Le plus grand
djihad est envers soi : réussir sa vie familiale, ses études, sa vie
professionnelle, voilà le bon travail qui nous incombe !
Le conseiller municipal Philippe Vardon, chef de l’opposition
du Rassemblement national, vous accuse d’être lié aux Frères musulmans,
et d’avoir diffusé sur la page Facebook de votre mosquée des positions
favorables à Mohamed Morsi, le président égyptien de 2012 à 2013, qui
était membre des Frères musulmans. Que lui répondez-vous ?
Si Philippe Vardon veut un jour être responsable des 400 000
habitants de Nice, il devrait passer à autre chose… Il a tort de me
coller cette étiquette de Frère musulman, bien que des Frères musulmans
s’occupent de leurs pays et ont le droit de le faire. Chacun est dans
son pays, et le sert comme il veut. Mohamed Morsi a été élu président de
l’Egypte, il a été reconnu par la communauté internationale, et il a
été renversé par des généraux. Sur Facebook, nous n’avons fait
qu’afficher une information internationale, et nous n’avons aucun lien
avec les Frères musulmans. Par ailleurs, il nous reproche de nous
référer à Youssef al-Qardaoui, qui est une autorité théologique reconnue
par des millions de musulmans, même s’il peut prendre des positions
politiques que je n’accepte pas.
Ce qui était reproché à Mohamed Morsi était notamment la persécution de la minorité chrétienne en Egypte...
C’est de la mauvaise foi ! Depuis 14 siècles, il y a une coexistence
entre musulmans et chrétiens en Egypte. Je connais mille exemples de
couples mixtes. Ce n’est pas parce qu’il y a des attentats qu’on doit
généraliser. En ce qui me concerne, ma rencontre avec le pape François,
lors de l’audience pour les victimes de l’attentat de Nice et leurs
familles, le 24 septembre 2016, a été un des plus beaux jours de ma vie.
C’était un moment fort ! Je le répète : je suis avec les chrétiens,
corps et âme. Cela me coûte parfois, je dois m’en expliquer auprès de
certains musulmans. J’ai 50 ans, quatre enfants, je suis sur la dernière
pente avant la rencontre avec notre Seigneur, ce n’est pas maintenant
que je vais changer. Lorsque les chrétiens ont été chassés d’Irak par
Daech, j’ai pris position. Je défendrais bec et ongles le fait que les
chrétiens dans les pays arabes puissent vivre leur religion dignement !
(*) Brenton Terrant, l’auteur de l’attentat qui fit 51 morts dans une
mosquée de Christchurch, en 2019, ne se réclamait d'aucune Église
chrétienne. Dans son manifeste Le Grand remplacement, diffusé sur Internet, le suprémaciste blanc de nationalité australienne s’interroge lui-même sur le fait d’être chrétien : « Compliqué. Quand je le saurais, je vous le dirais ».
Une réponse proche de celle d’Anders Breivik, le terroriste norvégien à
l’origine des attentats d'Oslo et d'Utøya en 2011 (77 morts), qui
déclarait dans son propre manifeste ne pas avoir « de relation personnelle avec Jésus-Christ et Dieu », et décrivait le pape Benoît XVI comme un « pape lâche, incompétent, corrompu et illégitime ». N.d.l.r