Voici une réflexion très intéressante du Père Laurent Stalla-Bourdillon, aumônier des parlementaires, parue dans le journal "La Vie".
L’Église catholique de France, fragilisée par les révélations du rapport de
la commission indépendante sur les abus sexuels (Ciase) n’échappera pas à un
audit de ses modes de fonctionnement. Elle vient d’y consentir en
adoptant, le 8 novembre 2021, des mesures courageuses et nécessaires
au terme de l’Assemblée plénière des évêques de France réunis à Lourdes.
Ils y furent encouragés par la vaste réflexion synodale voulue par le pape
François. Un chemin d’écoute et d’humilité pour se réorienter, sortir des
impasses et se donner les moyens de remplir sa mission. Du recrutement de ses
prêtres à leur formation, de la promotion à de hautes fonctions dans la
hiérarchie ecclésiastique aux outils de contrôle, tout le système
d’administration de l’Église catholique appelle un examen profond. Il en va de
sa place dans un monde en pleine mutation qu’elle peine à rejoindre et à
comprendre.
Interroger
les procédures d'admission
Peut-être faut-il rappeler avant toute chose que, selon la foi chrétienne,
l’Église catholique n’épuise pas à elle seule l’Église du Christ, c’est-à-dire
son Corps ressuscité vivifié par l’Esprit saint, amour éternel source de vie
éternelle. Bien qu’assombrie par des divisions et encore captive de logiques de
pouvoir, d’autorité qui finissent par dégénérer en abus, l’Église demeure au
service d’une espérance intacte dans et pour le monde, semée dans la vie de
tous les baptisés.
Si plusieurs chantiers sont prévus, dont l’accompagnement du ministère des
évêques et des prêtres, il faudra oser interroger les procédures
d’admission, de suivi et de « promotion » du clergé catholique afin
qu’elles ne relèvent plus d’une cooptation discrétionnaire. Tout membre du
clergé « naît » au terme de décisions prises par des
conseils selon des modalités qui restent inconnues en dehors du cercle
restreint de ceux qui participent au choix.
Ce conseil demeure souvent constitué exclusivement d’hommes eux-mêmes déjà
engagés dans le sacerdoce, de sorte que l’institution sélectionne son clergé
sur des critères correspondant à la reproduction indéfinie d’un idéal
établi. Si les évêques ont voté la participation d’au moins une femme au
conseil de chaque séminaire avec droit de vote, qu’en sera-t-il de la
nomination des évêques ?
La faible capacité de l’Église catholique à renouveler ses cadres la
conduit à affecter les prêtres à des missions sans en préciser clairement les
objectifs et sans s’assurer qu’ils présentent les conditions requises pour
l’exercice des ministères qui leur sont confiés.
Lorsque prime le besoin d’assurer la continuité des activités, ce sont les
compétences, acquises ou requises, qui cessent d’être correctement évaluées. En
somme, l’absence criante d’anticipation des besoins et des moyens nourrit
l’impression d’une gestion hasardeuse. Il n’y a pas de mal à ne pas avoir
toutes les compétences, mais il est dangereux de ne pas le reconnaître.
Une
relation verticale
Allons plus loin. Lorsque des prêtres sont appelés à l’épiscopat, leur
gouvernance vient révéler leur personnalité, et malgré leurs qualités, leurs
difficultés à user d’un pouvoir de décision très exclusif et selon des
processus trop incertains quand ils existent. L’essentiel de la vie ecclésiale
apparaît aujourd’hui trop concentré sur la relation verticale fondée sur
l’évêque et son autorité.
Les trois charges d’enseigner, de sanctifier et de gouverner, qui sont la
responsabilité de l’évêque selon le concile Vatican II, souffrent d’une lecture
trop personnalisée et prive l'Église de précieuses collaborations. La
centralité de l’autorité, doublée de l’obéissance religieuse qui lui est due,
fait perdre en capacité d’analyse et augmente les risques.
Autrement dit, sans réel contre-pouvoir, l’autorité spirituelle se décline
en autorité fonctionnelle, induisant une nouvelle confusion entre des ordres de
natures différentes. Les attentes que suscite aujourd’hui le ministère
épiscopal font peser sur les évêques une charge excessive au point d’épuiser
leur capacité de rayonnement personnel.
Faire
évoluer les pratiques
Les processus d’accès à la charge épiscopale méritent une attention
particulière. Ne ressort-il pas d’un processus trop discrétionnaire et opaque
pour être compris des fidèles ? Ceux-ci n’ont-ils pas un avis à donner sur
celui qu’ils vont recevoir comme évêque ?
Après tout, les modes de désignation des évêques ne sont pas immuables.
L’usage établi de dire que le pape nomme les évêques est et demeure une
fiction. En vérité, le pape confirme un choix, résultant d’une sélection
préalable, de prêtres qu’il ne connaît, sauf rares exceptions, pas du tout.
Pour marquer ces processus humains du sceau de la volonté divine, on nimbe
l’appel à l’épiscopat du surnaturel. Le procédé n’est pas sans risque, car il
déclasse la logique de l’écoute, et nourrit les intrigues de pouvoir. Rien de
nouveau dans ce domaine. Les évêques reconnaissent volontiers qu’ils sont
eux-mêmes surpris par l’annonce des nominations.
L’Église catholique n’aura pas fait évoluer ses pratiques à la manière
d’autres institutions qui ont instauré des codes de bonnes pratiques. Sa
singularité religieuse justifiait-elle son isolement auquel elle s’est
progressivement condamnée sous ce rapport ?
On peut se le demander, tant ses logiques d’organisation paraissent
aujourd’hui à bout de souffle. Sa manière souvent improvisée d’habiter le débat
public et de communiquer a produit, contre son gré, une grande impression
d’amateurisme.
Renouer
le dialogue avec le monde
Dans ce monde nouveau de la communication numérique, l’heure est venue pour
l’Église catholique de redéfinir ses priorités et de choisir les mots qui les
énoncent. À cette condition seulement, elle évitera un nouveau déclassement et
sortira de sa marginalisation. En conjuguant une plus grande participation des
fidèles, une écoute des pulsations du monde et un engagement fidèle au service
des plus pauvres, elle vaincra le discrédit moral qui l’affecte aujourd’hui.
L’heure est venue pour l’Église d’accepter humblement l’aide qui lui est
indispensable pour développer une réflexion critique et renouer son dialogue
avec le monde. L’heure est venue pour l’Église de renoncer à sa présomption
d’excellence mal fondée. L’heure est venue de retrouver le primat spirituel de
sa mission et la vie mystique de toute personne.
L’Église catholique trouvera une aide précieuse dans les regards que la
société porte sur elle, dans ce qu’elle attend d’elle, comme vient de le faire
la commission présidée par Jean-Marc Sauvé. Elle ne peut se désintéresser de ce
qu’elle représente pour l’opinion.
Elle doit savoir que la confiance se fonde sur quatre piliers que sont
la fiabilité, la crédibilité, la proximité et la transparence. Ainsi, sans
abandonner la beauté de son message, elle doit au monde une considération qui
l’illuminera d’unemême beauté